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Le tiers monde a commencé à basculer vers le logiciel libre

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Plusieurs de ces pays l’ont compris et, depuis le début des années 2000, ont pris des dispositions en faveur des logiciels libres. Un mouvement peu spectaculaire, somme toute encore marginal au plan économique, et de ce fait largement ignoré des médias occidentaux. Mais un mouvement puissant, porteur de bouleversements pour l’économie mondiale de l’informatique, et qui inquiète désormais sérieusement les grands groupes multinationaux dont la prospérité repose sur les logiciels propriétaires – d’où leur acharnement pour inciter les gouvernements à acheter leurs éphémères versions.

Tous les cas que nous allons évoquer partent d’un constat d’évidence : comme on l’a vu, l’exemple doit venir de l’État, que l’objectif du recours au Libre soit de réaliser des économies de dépenses informatiques dans l’administration ou d’inciter les entreprises et les particuliers à suivre le mouvement. L’effet boule de neige est en effet immédiat : les fonctionnaires travaillant sur des logiciels libres travailleront sur du Libre chez eux, les étudiants n’auront plus aucune raison d’utiliser les logiciels propriétaires – la plupart du temps piratés –, et si les entreprises veulent communiquer avec le gouvernement, le plus simple sera d’utiliser également les Libres.

Le 14 décembre 2001, le député péruvien Edgar Villanueva Nuñez a déposé un «projet de loi sur le logiciel libre». Et le 8 avril 2002, avec son confrère Jacques Rodrich Ackerman, il a lancé un nouveau pavé dans la mare avec une proposition de «Loi d’utilisation de logiciel libre dans l’administration publique». Aux arguments aussitôt mis en avant par Microsoft Pérou, Edgar Villanueva Nuñez a répondu point par point, par des arguments sans appel : réduction des coûts, baisse de la dépendance technologique à long terme vis-à-vis d’un seul fournisseur, choix des fournisseurs, promotion de l’accès aux technologies de l’information et de la communication, gains dans l’évolution des logiciels adaptés aux nécessités des services de l’État, contrôle des sources du logiciel, adaptation aux langues et cultures locales, travail local dans l’installation, la maintenance et la formation – permettant, outre le développement d’une industrie et d’une compétence locales, une concurrence loyale et l’impossibilité d’un monopole sur les logiciels, en particulier dans les instances gouvernementales. D’autres pays (Afrique du Sud, Inde, Chine...) ont depuis utilisé cette très belle et officielle démonstration pour promouvoir chez eux les logiciels libres.

Pourquoi envisager le recours à la loi ? Le passage en douceur vers le Libre se heurte aux pressions possibles, amicales ou sonnantes et trébuchantes, des sociétés de logiciels propriétaires, auxquelles ne peuvent s’opposer dans les mêmes termes les défendeurs du Libre. C’est donc une bataille de la réflexion et de la prospective contre les pressions, l’argent et la peur. On conçoit que l’inégalité de la bataille incite à promulguer des lois, seules à même de mettre les décideurs politiques et économiques au pied du mur, et de permettre l’investissement initial, surtout important en formation, qui se révélera bénéfique à long terme.

Toujours pionnier des décisions d’indépendance, le tout premier État à avoir légiféré en faveur des logiciels libres est le Brésil, en 2001. Le mouvement a en fait commencé par la ville de Recife (Pernambouco), avec une loi obligeant à utiliser ou privilégier les logiciels libres dans les instances dirigeantes. Recife a rapidement été suivie par Amparo, Campinas, Ribeirão Pires et São Carlos (São Paulo) (Loi n° 12.88/2001 de novembre 2001), Belo Horizonte, Caratinga e Betim (Minas Gerais) et Solonópole (Ceará) (Doublé d’un système de communication par système Wi-Fi).

Si un gouvernement décide d’orienter sa recherche au bénéfice des logiciels libres, il lui faut non seulement orienter ses budgets, mais encore le faire progressivement et dans un ordre choisi. C’est au niveau des universités, tout particulièrement celles travaillant dans les TIC (technologies de l’information et de la communication), que peuvent d’abord se créer à la fois une motivation et un réseau durable, base du réseau national. Ensuite, le réseau pourra s’étendre, avec des entreprises privées, des particuliers, aussi bien que dans l’administration, sans oublier les pays avec lesquels existent des relations privilégiées. La recherche de soutiens est bien sûr indispensable auprès de tous les décideurs – politiques, cadres supérieurs et professionnels des TIC – et, évidemment, des usagers. C’est la stratégie qu’a choisie l’Afrique du Sud. Des Sud-Africains sont d’ailleurs actifs au sein de la Fondation pour le logiciel libre et l’open source pour l’Afrique (Fossfa), dont le siège est à Nairobi (Kenya), créée en 2003 pour promouvoir le développement du Libre sur le continent.

L’Inde est encore plus exemplaire d’une synergie public/ privé. Alors que des instances gouvernementales étudient la possibilité de promouvoir les logiciels libres, en particulier dans l’éducation, des entrepreneurs privés ont développé le Simputer, l’«ordinateur du citoyen», dont la première commercialisation remonte à fin 2002 . Sorte de PDA (Personal Digital Assistant, assistant personnel) utilisable par plusieurs personnes, dont le système est un dérivé de GNU/Linux, il stocke les données sur une carte similaire à celle des appareils photos numériques. Il est petit, consomme peu d’énergie et son interface, écrite en un langage particulier, IML, permet de communiquer par la vue, le toucher et le son, primordial pour permettre aux illettrés d’utiliser un ordinateur. Des communautés entières peuvent se partager un Simputer à moindre coût, chacun étant propriétaire de son support de données.

L’approche des nouvelles technologies dans les régions et pays où elles n’ont pas encore pénétré est d’une certaine façon plus simple que dans les pays nantis, puisqu’aucune habitude ne préexiste. En République démocratique du Laos, une association, la Jhai Foundation, a fait ainsi le pari, en 2002, d’installer ordinateurs et Internet dans une région isolée de tout. Évidemment basée sur des techniques logicielles libres, elle s’est appuyée techniquement sur celles de développement durable : électricité fournie par la force humaine et stockée dans des batteries – pédaler une minute permet cinq minutes de surf – ou par le soleil – le problème principal étant le vol des panneaux photovoltaïques –, et une technologie d’accès sans fil à Internet par Wi-fi. L’un des bénéfices attendus, outre l’éducation et la connaissance facilitées, est commercial, par la vente des produits locaux à travers le monde. Malheureusement, des différends politiques entre l’association et le gouvernement du Cambodge ont retardé sa mise en place.

Extrait : Noisette, Perline. La bataille du logiciel libre : Dix clés pour comprendre.
Paris, France: Éditions La Découverte, 2006. 117.

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